La ménagère du futur (II): chacun sa vie

Jamais je ne porterai ces lunettes ! Je hurle, tape du poing sur la table, je refuse de me retrouver dans une bulle, il y a quelque chose de vraiment grave qui se passe, là !

Dans ma famille, c’était les enfants qui s’y étaient mis en premier : en participant à un concours à l’uni, ils avaient reçu deux appareils de réalité augmentée, en fait des œillères, un écran qui couvre tout le champ de vision. Ils adoraient : pendant les cours, ils pouvaient enregistrer les passages les plus importants, voir les transcrire, customiser la salle, le prof, leurs copains… qu’ils voyaient complètement nus sur le trône, les grands classiques sont éternels, ou en combinaison d’astronautes. La prof de droit pénal avait les yeux révulsés, une scie dans la main et les habits éclaboussés de sang, le prof de droit des assurances sociales faisait les 100 pas en haillons. Eux-mêmes étaient… parfaits. Beaux comme des robots, le visage absolument symétrique et le corps sans défauts.

Ensuite, mon mari en avait reçu à son travail. C’était pratique d’avoir tous les plans des machines et des  pièces à produire directement dans le champ de vision au lieu de consulter la tablette. Au début, il les mettait quand il avait besoin d’une info. Puis il prit l’habitude de les fixer sur sa tête dès le matin et c’est à peu près à la même époque qu’il a découvert les aspects ludiques de l’objet : le programme qui déshabille les collègues, les jeux…

Tous avaient de la peine à enlever leur attirail quand ils revenaient à la maison.

J’avais aussi remarqué un certain glissement… Dans la rue, de plus en plus de personnes, surtout des jeunes, en portaient. A côté des affiches traditionnelles se dressaient de petits capteurs. Les médias parlaient de la réalité augmentée comme d’un fait de société, le pour, le contre… En attendant, on utilisait ces lunettes à toutes les sauces et je ne devais ma mise à l’écart de ce nouveau progrès technologique uniquement à mon travail : je suis fleuriste, les lunettes n’étaient d’aucune utilité avec les fleurs.

Un soir, mon mari est arrivé au lit complètement nu, deux paires de lunettes à la main : « essaie » qu’il me fait, d’une voie sourde. « Il ne va pas bien », je pense, en me coiffant de l’engin. En effet : il est mal : il se transforme en gars énorme, style musclé, pas exagérément, et aux proportions parfaites : larges épaules, du poil sur le torse, abdos en béton, un sexe… ma foi très long et un fessier rebondi. J’ai enlevé le truc de ma tête et ai tenté d’attraper le sien pour voir avec qui il voulait coucher. Peine perdue, le système d’alerte s’était déclanché, il est reparti avec…

Voilà que maintenant à table, ni mon mari ni mes enfants n’enlevaient plus leurs lunettes : contrairement aux premiers modèles qui serraient la tête et dont les images provoquaient des nausées, ils étaient agréables à porter, plus agréables que les anciennes lunettes de vue… et l’environnement devenait ce que nous souhaitions: le salon se transformait en jungle, il y avait des entrecôtes et des frites à souper, et la mère de famille restait éternellement jeune, élancée et surtout, ne faisait pas la tête ! Il fallait me rendre à l’évidence : ma famille n’aimait plus sa vie réelle, elle n’y trouvait aucun intérêt. Par contre, ils n’essayaient plus de me convaincre et me laissaient tranquille avec mes idées passéistes. Totalement tranquille.

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