Chaos brûlant de Stéphane Zagdanski – Notes de lecture

Quel rapport y a t’il entre Dominique Strauss-Kahn, l’ouragan Irène, le Roi Lear et la sagesse Peule ? Comment expliquer les soubresauts de la finance mondiale, le côté obscur de nos démocraties et (si j’ose), par la bande, la libido destructrice de DSK ? Le livre de Stéphane Zagdanski s’attelle à répondre, entre autres, à ces questions.

Le 15 mai 2011 se produit un fait divers métaphorique, une représentation paléo phallocratique de la fin d’un monde : la chute de DSK, alors président du Fonds Monétaire International et candidat favori du parti socialiste français à l’élection présidentielle (contre Nicolas Sarkozy).

Alors qu’en majorité, l’élite journalistique et politique française grenouille dans la mare de l’entre soi, l’élite des résidents d’un hôpital psychiatrique de Manhattan se révèlent être les commentateurs les plus pertinents de cette affaire.

Une joyeuse bande composée du héros Sac D’Os, d’Antonin Artaud, de Luc Ifer, de Franz Kafka, de Karl Marx, de Guy D. et de Sigmund Freud, tous pensionnaires du Manhattan Psychiatric Center se relayent pour apporter un éclairage percutant. Une expertise de la folie du monde truffée de références littéraires et philosophique. « Un monde où les puissants se tiennent par la barbichette et entretiennent à grands frais l’écran de fumée qui dissimule leurs agissements au peuple et l’existence de la lutte des classes » dira Karl Marx.

Ce qui motive notre aréopage d’illustres aliénés à commenter sa chute, c’est peut-être que ce n’est pas sa fausse science qui caractérise Dominique Strauss-Kahn, alors éminent représentant des bonimenteurs, catégorie économistes, « qui fait des claquettes au bord de l’abîme » et dont les leçons seront démenties à chaque crise, « c’est toute son existence qui est une vaste chimère. » Et que par ce DSK pris sur le fait, l’on peut discourir de l’économie, de la politique, de la justice, enfin, du système judiciaire, l’on peut parler de la judéité en opposant DSK à son avocat, le mensch Bronfman, le défenseur médiatique des célébrités et des criminels.

Alors que DSK, dégonflé comme une baudruche, est récupéré par Anne Sinclair et assigné à résidence dans un triplex décrit comme « la matérialisation de son compte en banque en bunker design », Karl Marx nous apprend qu’alors que Merrill Lynch perdait 8 milliards avec la crise des supbrimes, son nouveau président, John Thain, reçevait un « golden hello » de 15 millions et avait faire refaire son bureau pour la somme de 1’220’000 dollars. « Ce n’est pas de l’argent (…), c’est de l’écume, une mousse toxique qui a tout recouvert, étouffé, empoisonné. »

Les résidents brossent un sombre tableau de la civilisation occidentale, dans laquelle l’évolution technique qui a créé les mass media puis internet et les réseaux sociaux a également permis l’extermination massive des juifs, des déviants et des opposants du régime nazi. Evidemment, la psychiatrie n’échappe pas à leur critique décapante.

Le livre se termine sur un exposé de Luc Ifer sur les transactions boursières automatisées, qui forment aujourd’hui 80% des transactions totales. Sur ce, Franz Kafka conclut « le plus important, c’est l’argent et la machine. L’être humain n’est plus qu’un instrument démodé servant à l’augmentation du Capital, un reliquat de l’histoire, dont très bientôt les capacités insuffisantes au regard de la science seront replacées par des automates qui penseront impeccablement. »

Ce livre n’est pas qu’une somme érudite de considérations philosophiques : il est drôle, pertinent d’impertinence et se lit comme un mille feuilles où les références cachées se superposent aux clin d’oeils plus évidents. Un joyeux et savant foutoir – à moins que l’aspect bordélique masque une architecture élaborée que je n’ai pas détecté en première lecture. Je me suis laissée surprendre jusqu’aux dernières lignes. Bref. J’ai beaucoup aimé, je l’ai lu pratiquement d’une traite, je le recommande vivement et je me réjouis de découvrir d’autres livres de Stéphane Zagdanski (de relire Marx et de commencer enfin Piketty) !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s